Séance plénière des
18 et 19 décembre 2006

Séance budgétaire

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Budget primitif 2007

Intervention de Philippe CARBIENER
 


Monsieur le Président, Chers collègues

Notre société se délite sous les assauts répétés du libéralisme et constate jour après jour avec effarement à quel désastre conduit une mondialisation qui a été délibérément dépourvue de régulation, par tous les grands partis.

Aujourd’hui le salarié ordinaire est placé en concurrence frontale avec son homologue chinois gagnant 20 fois moins ou roumain, 10 fois moins.

On lui demande d’adhérer aux valeurs de la République et l’on se désespère de constater qu’il préfère ne plus participer au jeu démocratique au moment même où on lui présente la Chine comme un nouveau modèle. Territoire où il a fallu un demi-siècle d’une dictature d’airain pour y conditionner le nouvel Eldorado de l’orthodoxie économique.

Selon deux récents sondages, plus de 50% des français estiment pouvoir devenir SDF et plus de 70% tiennent le nucléaire civile pour une cause probable de cancers. Ces 2 sondages, réalistes hélas, nous indiquent quel monde angoissant a été sciemment bâti ces dernières années et quels sont les enjeux pour la Région Alsace. Celle-ci doit absolument peser pour rendre la modernité supportable au plus grand nombre. Pas seulement à l’élite des « happy few » de la mondialisation ni même aux seuls exclus, mais aussi aux classes moyennes, gravement menacées alors qu’elles sont le ciment d’une Alsace solidaire. Ce n’est rien moins que le maintien de la possibilité d’une société en Alsace dont il s’agit et qu’il nous incombe aujourd’hui de garantir.

Nous pouvons peser face à ce défi car bien des leviers de la décentralisation permettent aux Régions d’infléchir cette tendance, de manière tout de même significative. En ce sens nous souscrivons pleinement à l’accent mis dans ce budget primitif sur l’économie, la formation, l’environnement.

Mais ces compétences essentielles ne peuvent s’exercer valablement qu’avec une vision stratégique marquée et celle-ci fait manifestement défaut. S’il s’agit, comme vous nous l’indiquez de se mettre en situation de « préparer l’avenir et d’offrir les conditions de développement durable » nous pensons que pour être valable, cet effort doit nécessairement être iconoclaste. Nous sommes dans un monde mouvant, en mutation radicale, et les projets se contentant de prolonger le présent seront immanquablement obsolètes demain. Une telle conduite nécessite force et singularité dans les intentions.

Or ce budget se place sous le signe du conformisme, tant au niveau des recettes avec une évolution de la taxe professionnelle bien entendu inférieure à celle de la taxe foncière, que des projets annoncés. Or, nous nous situons dans un contexte où la baisse des marges de manœuvre budgétaire exigerait précisément des choix singuliers en rupture avec un présent trompeur.

En matière d’économie nous ne pensons pas que la Région puisse se contenter de « fédérer et appuyer » les initiatives, mais qu’elle doit également, par son initiative, ne pas hésiter à en susciter, en particulier, de nouveaux Cluster. Cette démarche doit s’effectuer selon une vision prospective qui peut être élaborée en s’appuyant, nous l’avons déjà dit, sur l’outil d’intelligence économique dont la Région s’est dotée.

Nous pensons que le doublement du soutien à la création d’entreprise, que nous approuvons, doit s’accompagner d’un vrai effort d’orientation pour dépasser un vain effet statistique recouvrant pêle-mêle l’initiative féconde et la précarisation contrainte.

De même, nous déplorons l’absence d’un projet d’établissement public foncier. En assurant la cohésion du territoire face à la spéculation, celui-ci aurait pu, comme en Région Bretagne, armer l’Alsace pour compenser la dégradation économique, environnementale et sociale des ménages modestes mais aussi des activités économiques fragiles.

Concernant la formation, votre budget pare au plus pressé négligeant quelque peu l’impératif déterminant d’une élévation globale du niveau, essentielle pour être à même d’affronter structurellement les mutations.

Au sujet de l’environnement la hausse affectée aux Energies Renouvelables est gâchée par l’apparition de nouvelles politiques erronées comme le soutien à la communication commerciale d’un distributeur d’énergie mais aussi du fait de l’insuffisance des efforts en faveur des économies d’énergie nettement insuffisants. Alors que de plus en plus d’alsaciens ont froid, faute de pouvoir se chauffer suffisamment, aucune aide n’est prévue pour les travaux d’isolation des particuliers, à l’instar de ce qu’ont instauré la Région Picardie et la Région Nord-Pas-de-Calais. Nul investissement public, éventuellement sous formes mixtes, en faveur de secteurs indispensables tel que l’éolien. Que dire encore de votre silence face à l’obsolescence de Fessenheim alors qu’en n’assurant que 7% de la consommation d’énergie mondiale l’accent sur la filière nucléaire participe paradoxalement, quoique objectivement, au réchauffement climatique.

L’absence persistante d’éco-conditionnalité de vos dispositifs de financement devient aujourd’hui cruelle et contre-productive. A quoi sert-il par exemple de financer la filière bois locale et dans un même mouvement du MOABI à la MISHA ou de l’IPE à l’Institut Charles SADRON, deux bois issus de la destruction des dernières forêts pluviales ?

Pourquoi ne pas s’inspirer de manière générale de la Région Aquitaine qui a instauré ce principe d’éco-conditionnalité pour toutes ses participations aux projets de construction ?

Comment croire à une politique durable en matière agricole alors que vous dîtes la baser essentiellement sur le concept, si artificiel dans ce domaine, de compétitivité ?

Comment pouvons-nous souscrire à votre politique de recherche qui est axée, selon vos propres termes là encore, sur une valorisation par rapport au seul marché ?

Concernant les transports, les efforts en matière d’infrastructures ferroviaires ne sont que 2,7 fois supérieurs à ceux en faveur de la route alors qu’un rééquilibrage plus rigoureux s’imposerait ici en dépit des compétences présentes.

Et que dire d’un aménagement du territoire qui doit supporter la plaie du Bioscope soutenu au total à hauteur de 50 millions de fonds publics sans qu’il n’ait été procédé à une analyse sérieuse de sa valeur ? Quelle conclusion en tirer à l’heure où l’on refuse à l’écomusée le simple montant alloué au fonctionnement des autres musées en Alsace, montant qui eut pourtant suffit à lui permettre de se maintenir avec son périmètre initial d’emploi ? C’est là une orientation culturelle négligée qui se confirme avec la baisse du fonds régional des musées.

La faillite du « développement pour le développement » principe fondateur implicite du Bioscope, sans aucune des interrogations qui auraient dû s’imposer, trouve ici sa dispendieuse caricature.

Pourquoi l’Alsace ne s’inspirerait-elle pas de la Région Corse qui a instauré, elle, un ”plan d’aménagement durable” ?

Les nouvelles compétences en matière de Santé auraient dû vous inciter à anticiper les transferts à venir pour donner du poids aux démarches de prévention et d’éducation sanitaire et à celles relatives aux pathologies environnementales. La situation sanitaire, critique sous ces aspects, de notre région aurait dû vous inciter à vous approprier cette compétence à l’instar là aussi de la Région Nord-Pas-de-Calais et de la Région Rhônes-Alpes .

Bien sûr nous vous créditons volontiers de nous avoir rejoint, cette année encore, sur quelques points sur lesquels nous insistions les années passées. Nous saluons à ce titre l’instauration d’un dispositif de soutien au capital risque, à la HQE dans la construction et à l’agriculture biologique ; la multiplication par 4 des mesures de réparation de la pollution, sans oublier l’avancement des projets ferroviaires que nous jugeons, nous, valorisés précisément par l’entravement des projets routiers du fait d’inertie administrative que d’aucuns déplorent. Nous vous félicitons tout particulièrement pour l’instauration d’un programme en faveur de la « basse énergie » que nous proposions depuis 2004.

Consolider le présent tout en échafaudant l’avenir, l’exercice est singulièrement délicat, nous vous l’accordons sans difficultés Monsieur le Président.

Mais si nous vous créditions d’inscriptions positives, il nous sera néanmoins difficile d’approuver votre budget dans sa globalité, celui-ci étant trop manifestement dépourvu de la vision prospective qui s’imposait.

Je vous remercie pour votre attention

Philippe CARBIENER