| |
|
|
Intervention en séance de Jacques FERNIQUE
”Politique de développement et de modernisation de
l'apprentissage en Alsace"
Monsieur le Président, Chers collègues,
Les
axes et modalités de cette politique que vous nous proposez pour le
développement et la modernisation de l’apprentissage en Alsace nous
paraissent parfois intéressants et pertinents, parfois un peu vagues,
parfois trop insuffisants au regard des enjeux, parfois également
contradictoires, voire franchement contre-productifs.
Première remarque : la concertation qui a précédé la rédaction de cette
stratégie régionale a manifestement oublié de solliciter les premiers
concernés : je veux parler des apprentis eux-mêmes et de leurs familles.
Une telle omission est, je crois, bien significative d’une vision passée
de l’apprentissage. Comment pourrait-on croire que sur les 13000
apprentis de notre Région, on n’aurait pas pu trouver un peu de maturité
et de motivation pour s’impliquer dans une telle concertation ? N’y
a-t-il pas en principe des élus apprentis dans chaque Conseil de
Perfectionnement de chaque CFA, ne faudrait-il pas les inviter, les
consulter, à l’instar de la Région Lorraine qui a su tenir avec 72 élus
des apprentis de fructueuses assises de l’apprentissage ? Manifestement,
pour les apprentis, la reconnaissance et la promotion de leur capacité
citoyenne à s’exprimer et à s’impliquer à encore du chemin à faire.
L’action 39, s’engage certes dans cette voie, mais si peu : je propose
donc une action 39 bis : instituer un peu sur le modèle du Conseil
Académique de la Vie Lycéenne un Conseil Régional des Apprentis : voilà
qui indiquerait fortement notre volonté d’aider ces jeunes en formation
à devenir citoyens actifs et responsables comme nous l’affichons page
57.
Il y a d’autres citoyens déjà bien actifs et responsables dont nous
aurions aimé connaître le sentiment, les remarques et les propositions
sur cette politique : je veux parler du CESA qui n’a pas été sollicité
sur ce rapport pourtant essentiel, rapport qui il faut le reconnaître a
été diffusé fort tard puisqu’à nous-même élus régionaux il n’a été remis
qu’au moment de la commission toute récente.
Après ce préalable, j’en viens à nos remarques sur cette politique.
Les 3 premières actions qui visent à contribuer à un financement adapté
pour l’apprentissage nous semblent pertinentes, notamment le projet
d’assouplir le mode de calcul non plus par heures-apprenti mais par
heures-groupe pour adoucir les effets des difficultés conjoncturelles de
recrutement. La péréquation régionale est de même un bon outil de
soutien aux CFA les plus en difficulté.
Nous sommes plus dubitatifs par contre sur la réelle détermination de la
Région à tenir les objectifs quantitatifs très ambitieux de la Loi de
programmation pour la cohésion sociale de 2005 qui entend, rappelons-le,
augmenter de 40% les effectifs d’apprentis pour 2009 : on l’évoque p.35
comme objectif national, sans que nulle part dans le document ne figure
l’objectif chiffré correspondant pour l’Alsace ; à la page 30 où se
résume l’ensemble de la stratégie on ne cite plus d’objectif chiffré, ni
national, ni régional, on se borne à parler d’un développement
quantitatif que ne favorisera pas naturellement la tendance
démographique. D’ailleurs les seuls graphiques de projection d’effectifs
page 24 indiquent jusqu’en 2020 une stabilité. Manifestement, la Région
Alsace ne s’apprête pas à répondre fortement à la commande ministérielle
affichée ; peut-être et à raison estimons-nous que notre 1ère place
nationale déjà acquise pour le poids de l’apprentissage sur l’ensemble
du second cycle professionnel est déjà bien convenable et que c’est
au-delà de ce cycle que portera l’effort. D’ailleurs, les commentaires
des graphiques précisent que l’Alsace a fait le plein de son potentiel
au niveau V et que les pistes d’évolution les plus réalistes sont
surtout pour les niveaux III et supérieurs, c’est-à-dire au-delà du bac.
Pour notre part, nous pensons que cette intention réaliste et nécessaire
doit être clairement assumée et affichée, certes le risque est peut-être
de froisser certains des partenaires de l’apprentissage qui sont très
attachés à la consolidation des CAP-BEP, mais le bénéfice sera sans
doute de contribuer à casser cette image de l’apprentissage comme
structure d’accueil pour des élèves ayant échoué dans la voie générale.
Non, l’apprentissage est un mode de formation particulièrement efficace
chaque fois qu’une formation a une finalité directement professionnelle,
aussi bien pour des emplois d’opérateurs, d’employés, que d’encadrement.
D’ailleurs, d’une certaine façon, l’internat en médecine n’est-il pas un
des modèles les plus élaborés de l’apprentissage ?
L’apprentissage a un avantage certain sur les formations scolaires,
c’est qu’il confronte naturellement dans le vrai monde à des situations
réelles plutôt qu’à des exercices artificiels. N’en faisons pas pour
autant une panacée, comme certains s’y laissent aller par réflexe un peu
idéologique contre l’éducation nationale. L’autre voie professionnelle
en second cycle, je veux parler des formations délivrées par les lycées
professionnels a bien évolué et ses CAP-BEP et Bac Pro sont largement
devenus de vrais dispositifs d’alternance où il n’est plus question de
vagues stages mais de solides périodes de formation en entreprise qui
peuvent aller jusqu’à 4 mois pour les bacs pros et qui n’ont pas grand
chose à envier à l’apprentissage sauf sans doute le salaire. On peut
aujourd’hui à mon avis légitimement s’interroger sur les différences qui
ne soient pas simplement d’ordre administratif entre l’apprentissage
développé par les CFA et les formations en alternance délivrées par les
Sections Professionnelles de l’Education Nationale et qui méritent aussi
le soutien résolu de la Région qui d’ailleurs n’aurait aucun intérêt à
équiper ces mêmes lycées si c’était pour les laisser aller vers une
liquidation progressive que souhaitent certains du côté du MEDEF.
Certes l’embauche des diplômés après l’apprentissage est meilleure,
c’est en partie le résultat d’une sélection déjà opérée dès l’entrée en
CFA et avant la signature du contrat d’apprentissage, mais le Lycée
Professionnel a aussi ses avantages notamment une plus grande sécurité
et une plus grande variété de choix aux élèves surtout quand le système
des études est structuré en lycée des Métiers. Nous regrettons que votre
document stratégique ne pointe pas assez nettement cette complémentarité
sur laquelle il faut s’appuyer pour permettre aux jeunes de trouver la
moins mauvaise solution et peut-être la meilleure, adaptée à chacun
d’entre eux. Certaines de vos actions vont dans ce sens là comme
l’action 10 qui entend créer des Unité de Formation par Apprentissage,
formule plus souple, dans les lycées : voilà qui est sans doute
intéressant, à condition toutefois de ne pas réduire le lycée en simple
prestataire de service.
Cette complémentarité entre le statut scolaire et l’apprentissage au
sein d’un même établissement serait d’ailleurs particulièrement
bénéfique pour les publics en difficulté : un jeune qui souhaitera
intégrer le monde de l’entreprise trouvera une réponse adaptée au sein
de son lycée avec l’apprentissage. A l’inverse, un apprenti dont le
contrat d’apprentissage aura été rompu, ou qui parfois souhaite
consolider des possibilités de poursuite d’études trouvera une solution
à sa situation dans le cadre scolaire toujours au sein de son Lycée. La
Région Centre est particulièrement en pointe sur cette logique de
complémentarité qui désamorce un peu les guerres de religion si vivaces
dans notre pays quand il s’agit de formation.
Nous regrettons que votre stratégie qui évoque, action 31, les
personnels des CFA et leur formation ne pointe pas la nécessité de
réduire la situation de précarité de beaucoup trop de ses enseignants :
une directive européenne fixe l’obligation de faire passer en CDI les
contractuels à partir de 6 ans d’activité, la Région pourrait au moins
dire qu’elle tient au respect de cette obligation qui renforcerait
nettement la solidité pédagogique des CFA.
Parmi les difficultés de l’apprentissage, il y a aussi, personne je
crois ne le nie, et autant appeler un chat un chat, une mauvaise
réputation de sexisme et de racisme dont il peine à se débarrasser.
C’est d’une certaine façon un résultat de cette logique toute libérale
qui permet contrairement à l’école d’écarter ou d’accepter qui on veut
quand on veut de l’apprentissage. L’action 19 entend encourager
l’intégration des filles, très bien, l’action 20 celle des personnes
handicapées, excellent, l’action 16 veut lutter contre les
discriminations liées à l’âge, parfait, mais nous sommes vraiment déçus
qu’aucune action spécifique ne vise en tant que telle les insupportables
discriminations xénophobes et autres mécanismes qui font que du premier
coup d’œil on repère dans une cour de récréation ceux du CFA et ceux du
lycée professionnel. Si on lit bien l’action 19, on s’aperçoit qu’on ne
compte se préoccuper explicitement des discriminations à l’embauche des
jeunes issus de l’immigration que lorsque qu’ils auront déjà été mis
depuis longtemps sur la touche, c’est-à-dire qu’on en reste au
dispositif particulier destiné au public des missions locales. Oui,
c’est pas mal, mais c’est vraiment insuffisant au regard de l’enjeu.
L’apprentissage devrait nettement viser ce défi républicain.
Enfin, ma critique portera, vous l’attendiez, sur l’apprentissage junior
: tout se passe en Alsace comme si notre Région entendait envers et
contre tout assurer presque seule le service après annonce d’une
hasardeuse trouvaille ministérielle.
Alors que l'Association des Régions de France à l'instar du Conseil
Supérieur de l'Éducation Nationale a affiché ses plus extrêmes réserves
face « à ce recul social grave », alors que les représentants des
employeurs d'apprentis se sont déclarés peu favorable, vous faites le
choix de vous aligner sur ce dispositif improvisé sans concertation par
un Premier Ministre dépassé par la crise des banlieues de l'automne
dernier.
Certes, on trouvera toujours quelques exemples précis de jeunes pour
lesquels cette issue sera à peu près viable, certes on trouve des
volontaires pour cette formule (peu au regard des effectifs de la classe
d’âge), mais les dégâts seront globalement considérables, tant pour les
collèges où une tendance à l'évincement des élèves qui posent problème
trouvera un contexte favorable, que pour l'image de l'apprentissage qui
se trouve rabaissé au rang de filière de relégation pour jeunes
adolescents en échec scolaire.
D’ailleurs y croyez-vous vraiment à ce fameux apprentissage junior
puisque vous terminez votre description de l’action 14 par une mention
bien peu enthousiaste laissant entendre que ce dispositif pourrait bien
finir mort-né dès 2009 avec la fin du financement national à l’issue de
la durée du Contrat d’objectifs et de moyens de l’apprentissage en
Alsace.
L’apprentissage junior est politiquement contre-productif et il
disparaîtra à terme, j’en prends le pari, comme les CPPN et CPA l’ont
fait progressivement entre 75 et 1991 : ce n’est vraiment pas par là que
l’apprentissage se développera et se modernisera pour répondre à la fois
aux besoins de l’épanouissement personnel et collectif et aux besoins
économiques et sociaux. Votre stratégie n’en prend pas nettement le
chemin, nous ne l’approuverons pas.
Jacques FERNIQUE |
|
|