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Intervention de Djamila SONZOGNI
à l’université d'été de Régions & Peuples Solidaires
Table ronde du 28 août 2006 à Mulhouse
Je vous
remercie de m'avoir invitée à intervenir dans ce 11e Congrès de Peuples
et Régions Solidaires. Je suis très heureuse qu'il se passe chez nous en
Alsace et plus particulièrement à Mulhouse.
Avant de rentrer dans le vif du sujet et de parler de la politique
régionale, je voudrais vous dire que cette question des cultures
régionales, du bilinguisme et même du multilinguisme me touche
personnellement.
Etant française d'origine algérienne, j'ai baigné depuis toujours dans
le multilinguisme et les cultures régionales. J'ai toujours entendu
parler français et kabyle (et même un peu l'arabe dialectal) en
alternance à la maison.
N'en déplaise à M. Benisti, député du Val de Marne de l'UMP qui pense
qu'un jeune qui n'utilise pas exclusivement la langue française risque
de devenir un délinquant (c'est ce qu'il écrivait dans un rapport
préliminaire sur la sécurité intérieure en octobre 2005), pour moi, le
fait d'avoir baigné dans ma langue maternelle ne m'a pas empêchée de
réussir mon insertion dans la société... D'ailleurs notre illustre
ministre de l'Egalité des Chances, M. Azouz Begag parle couramment sa
langue maternelle, l'arabe algérien.
Mais en
plus d'être de culture franco-algérienne, j'appartiens à ce qu'on
appelle une minorité régionale, les kabyles, ce qui veut dire une
histoire, une culture, une langue, une écriture, des héros dont la
célèbre Kahina...
Le combat pour la reconnaissance de l'histoire, de la langue, de la
culture berbère est loin d'être terminé et il a fallu des morts pour
qu'aujourd'hui le tamazih (la langue berbère) soit enseigné dans
certaines universités algériennes.
Ce n'est pas un hasard si j'ai adhéré pleinement à un parti politique
comme Les Verts qui a toujours inscrit dans son programme la défense des
langues et cultures régionales ou minoritaires.
J'en
arrive à la politique régionale mais je vous préviens je ne suis ni une
spécialiste de la question même si elle me tient à coeur, ni une
technicienne, je vous donnerais donc mon sentiment et quelques
suggestions de ma place d'élue verte régionale.
POLITIQUE REGIONALE :
L'engagement de la Région Alsace pour la défense de la langue et de la
culture alsacienne est relativement ancien comparé à la prise en compte
de cette problématique par l'Etat
Dès 94, elle a créé l'Office Régional du Bilinguisme (ORBI) qui se
préoccupait des deux parties de la langue régionale, les dialectes
germaniques et l'allemand standard.
En 2001, c'est devenu l'OLCA, Office pour la Langue et la Culture
d'Alsace. Entre les deux logos, on a perdu une partie de ce qui fait la
langue régionale, on a perdu la promotion de l'allemand standard et
c'est dommage... l'OLCA est l'emblème alsacien de la culture
régionale... on ne peut que déplorer qu'il cantonne la langue régionale
au dialecte et fait de l'Allemand la langue du voisin. C'est ce qui
explique que l'OLCA ne décolle pas et reste clandestin car le dialecte
seul ne peut pas créer d'impact significatif sur la vie de notre région,
de notre pays, voire de l'Europe... Il n'empêche pas non plus le déclin
du dialecte..
La Région soutient aussi :
-
Les structures
intercommunales lors de l'ouverture de classes bilingues publiques
-
L'organisation d'ateliers de pratique de l'alsacien
-
La
mise en place de plaques de rue bilingues.
Au
niveau de l'enseignement des langues une convention (2000-2006) a été
signée entre l'Etat et les trois grandes collectivités (Région et les
deux Départements) sur l’enseignement des langues en Alsace. Les
objectifs de la convention n’ont pas été atteints La prochaine
convention est en préparation pour novembre. Les exemples existent pour
faire mieux comme au Pays Basque, en Corse voire en Bretagne et même au
pays de Galles un modèle de réussite. N'hésitons pas à nous en inspirer
Voilà en
résumé, la politique du Conseil Régional dans ce domaine. On peut
ajouter le soutien à l'édition d'alsatiques mais les ouvrages écrit en
alsacien ou en allemand sont l'exception et aussi les politiques
transfrontalières encore très modestes. C'est largement insuffisant par
rapport aux enjeux.
Les
conséquences de cette politique timide sont déjà là. Aujourd'hui de
moins en moins d'Alsaciens ne maîtrisent ni le dialecte, ni l'allemand.
Le
bilinguisme français-allemand est un atout économique fantastique pour
l'Alsace. Si nous avons pu surfer sur cet atout aujourd'hui c'est fini
faute de l'avoir entretenu, d'en avoir mesurer l'importance. Les contre
coups commencent à se faire sentir de plus en plus. Les Verts ne sont
pas les seuls à le dire. Les CCI et le CESA ont eux aussi exprimé leur
inquiétude. Au niveau du tourisme, on constate une baisse de la
clientèle allemande qui est en partie liée à l'accueil de moins en moins
bilingue.
Au
niveau de l'emploi, le recrutement des frontaliers est en chute et ce
n'est pas seulement à cause de la restructuration économique qu'ont
connu la Suisse et l'Allemagne mais aussi lié aux compétences
linguistiques. La nouvelle génération de travailleurs qui arrive sur le
marché du travail ne maîtrise ni le dialecte ni l'allemand standard.
Sans parler des nouvelles méthodes de transmission d'ordre et
d'information qui se font de plus en plus par mail et qui nécessitent
donc la maîtrise de l'allemand écrit. Nous savons tous que le nombre de
frontaliers haut-rhinois travaillant en Allemagne a chuté de 6000 entre
2002 et 2004 et que ça continue.
En ce
qui concerne, l'enseignement bilingue, le Conseil Régional a engagé
depuis 1992 dans un contexte difficile une politique relativement
dynamique en faveur des classes bilingues paritaires, de la maternelle
au secondaire : aides financières, actions auprès du rectorat,
information des parents par l'intermédiaire de l'ORBI.
Malheureusement ce n'est pas suffisant. La situation continue de se
dégrader et l'Alsace perd 15 à 17 000 locuteurs natifs et bilingues par
an. (INSEE).
François
Fillon quand il était ministre de l'éducation a reconnu que le
partenariat franco-allemand était handicapé par le manque de bilingues
franco-allemand dans les deux pays et que les entreprises avait des
difficultés à trouver des cadres bilingues.
LA
POLITIQUE DE L'ETAT
Je
disais au début de mon propos que la Région – malgré ses insuffisances -
était en avance par rapport à l'Etat sur cette question.
Si la
défense des cultures régionales est une vieille revendication des Verts,
cette problématique n'a interpellé les partis politiques traditionnels
pour ne pas dire tous les partis politique que très tardivement... Il a
fallu attendre avril 2001 pour qu'un ministre en exercice, Jack Lang,
reconnaisse publiquement que les pouvoirs publics avaient mené une
politique délibérément hostile aux langues régionales.
C'est
seulement en 2001 qu'il a été question d'un cadre réglementaire nouveau
définissant pour la première fois l'enseignement bilingue à parité
horaire par immersion ainsi qu'un certain nombre de mesures concrètes
pour le mettre en place
Où en
sommes nous aujourd'hui ? En 2006, la Charte européenne des langues
régionales et minoritaires n'est toujours pas ratifiée.
La
plupart des mesures proposées n'ont pas été mises en place ou
partiellement par manque de volonté politique.
Mais on
peut avancer sans ratification de la Charte. L'application de la
convention sur l'enseignement des langues dans le Contrat Plan Etat
Région en Alsace si elle avait été effective aurait permis d'aller
beaucoup plus loin. La Convention prévoyait 350 enseignants formés pour
la voie biligue, seul 170 l'ont été. A la rentrée 2006, seuls 6 nouveaux
sites (1 dans le 68, 5 dans le 67) ouvriront. Et encore à Obernai, les
parents ont dû aller -avec succès d’ailleurs- en référé devant le
Tribunal Administratif de Strasbourg pour avoir gain de cause Cette
victoire est le résultat de la mobilisation des parents, et
d'associations de parents d'élèves..
D’autres
recours ont été malheureusement rejetés comme pour Bulh ou
Seppois-le-Bas. Le recteur avait annoncé en 2003 qu’il voulait atteindre
les 20% d’élèves bilingues en 2008-09. Aujourd'hui 7% des élèves du
primaire (écoles maternelles et élémentaires) sont dans la voie du
bilingue.
Aujourd'hui 37 collèges sur 170 ont une filière bilingue alors qu'il
était prévu une filière bilingue au primaire dans chaque secteur de
recrutement d'un collège.
C'est
bien en dessous des prévisions qui sont d'ailleurs revues à la baisse
puisque le rectorat annonce maintenant 15% pour 2012.
Pourtant
le bilinguisme fait ses preuves comme méthode efficace d'apprentissage
des langues étrangères contrairement aux méthodes classiques.
On peut
se demander pourquoi les méthodes qui font leur preuve ne sont pas
généralisées (voie bilingue, sections européennes, séjours et
scolarisation à l'étranger de longue durée...) et restent donc réservées
à une minorité. La majorité des élèves « bricolent » dans plusieurs
langues et n'en maîtrisent au final aucune vraiment. La plupart des
élèves passés en trilingues ne maîtrisent ni l'allemand, ni l'anglais...
CONCLUSION
Nous sommes tous convaincus des enjeux multiples qui se cachent derrière
la défense des langues et de la culture régionale. Nous sommes tous
d'accord pour constater que ces enjeux n'ont pas été pris en compte
suffisamment et qu'aujourd'hui nous en subissons les conséquences... L'Etat
le premier doit prendre ses responsabilités et enfin ratifier la charte
européenne des langues régionales et minoritaires signée par la France
en mai 1999. Mais nous devons aller plus loin et voter enfin, un loi
cadre sur les langues et cultures régionales.
La
Région Alsace, peut faire beaucoup plus. Dans notre contexte
transfrontalier (Suisse, Allemagne, France) comment ne pas mettre le
paquet sur l'apprentissage de l'allemand dans le cadre de la formation
initiale, de la formation professionnelle, notamment de la formation
continue. Comment ne pas penser à une politique linguistique globale et
transversale à toutes les compétences? L'anglais ne doit pas devenir la
langue de communication entre Français, Suisses, Allemands et
Autrichiens, comme c'est le cas aujourd'hui (ex plaquettes touristiques,
plaquettes sur Biovalley rédigées en français et en anglais) Les
opérations culturelles lancées par la Région comme les Noelies doivent
promouvoir le bilinguisme, la langue régionale dans ses deux parties...
La Région peut aller plus loin dans une convention avec le Rectorat pour
que le bilinguisme ne soit réservé à une minorité d'élèves. Aujourd'hui
les élèves bilingues sortis de 3e n'ont qu'une issue, l'ABIBAC, issue
très sélective puisqu'il faut avoir 15 de moyenne en allemand. Cela ne
correspond au voeu et aux capacités de tous les élèves passés en
bilingue. La filière bilingue devrait continuer dans toute la voie
générale, la voie technologique et professionnelle. Il faut que la
Région engage avec les Départements la mise en place d’une politique
linguistique globale, avec les propositions qui ont été faites par le
monde associatif touchant l’enseignement, mais tous les domaines de la
vie quotidienne en passant par les médias, le périscolaire, la culture,
l'édition...
Enfin,
elle doit encourager toutes les structures qui veulent mettre en place
l'apprentissage du berbère, de l'arabe, du turc langues d'origine de
nombreux alsaciens pour que cet apprentissage ne se fassent pas dans les
mosquées. Les associations laïques qui veulent organiser ces cours ne
manquent pas mais elles abandonnent faute de soutien des collectivités.
Le
bilinguisme est une ouverture au multilinguisme, c'est André Weckmann un
de nos grand auteur alsacien qui l'a rappelé. il s'agit d'être en phase
avec ceux qui viennent d'ailleurs. Car est alsacien celui qui a choisi
de vivre ici et de l'être quel que soit son nom et d'où qu'il vienne.
Djamila
SONZOGNI
Conseillère Régionale
Conseillère municipale déléguée à Mulhouse
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